Notes sur le corps et l’esprit

, par  Joseph Vidal-Rosset , popularité : 1%

- On explique dans un premier temps les raisons pour lesquelles la question des relations entre le corps et l’esprit est un problème philosophique.
- En s’appuyant sur l’article de Kirk Ludwig donné ici en pièce jointe, on expose dans un second moment l’ensemble complet des solutions que l’on peut logiquement donner pour définir les relations entre le corps et l’esprit.
- On s’efforce enfin de justifier la solution adoptée pour résoudre ce problème philosophique.

Référence : on regardera et on écoutera avec profit le cours de Roger Pouivet sur cette même question.

1- Pourquoi la question des relations entre le corps et l’esprit est-elle un problème philosophique ?

À cette question, Kirk Ludwig répond de la façon suivante [1] :

Un problème philosophique est un nœud gordien qui contient certaines questions fondamentales. Habituellement, il s’agit de questions conceptuelles particulièrement difficiles à clarifier. Parce que les problèmes philosophiques portent sur des questions fondamentales, la manière des les résoudre revêt une grande importance pour notre compréhension de toutes les sujets qui en dépendent . Souvent, un problème philosophique peut être présenté comme un ensemble de propositions qui semblent toutes vraies ou vraisemblables sur une question donnée, mais qui sont conjointement incompatibles. C’est la forme sous laquelle se présentent par exemple le problème de la liberté de la volonté et celui du scepticisme sur le monde extérieur. Or le fait de pouvoir définir un problème philosophique de cette façon constitue une avancée significative, car la façon dont la cohérence peut être restaurée d’un certain point de vue détermine aussi l’espace logique de solutions. Le problème corps-esprit peut être posé de cette façon. Les positions historiques et contemporaines sur cette question peuvent alors être classées en fonction des propositions qu’elles rejetent pour restaurer la cohérence.

Soulignons l’accord de Kirk Ludwig et de Jules Vuillemin sur cette définition de ce qu’est un problème philosophique. C’est bien ainsi que Jules Vuillemin définit ce qu’est un problème philosophique fondamental dans Nécessité ou Contingence [2] : l’aporie de Diodore Cronos appelée aussi “argument dominateur” énonce, selon Épictète, trois propositions que le sens commun accepte communément mais qui sont logiquement incompatibles, comme l’a remarqué Diodore Cronos [3]. Jules Vuillemin soutient que les systèmes philosophiques s’opposent à ce sujet en rejetant au moins un de ces énoncés.

Kirk Ludwig considère que le Mind-Body Problem provient de l’attrait des quatre thèses suivantes :

  1. Réalisme : certaines choses ont des propriétés mentales.
  2. Autonomie conceptuelle : Les propriétés mentales ne sont pas conceptuellement réductibles aux propriétés non-mentales, en conséquence aucune proposition non mentale implique une proposition mentale.
  3. Suffisance des constituants explicatifs : la description d’une chose en termes de ses constituants fondamentaux, c’est-à-dire les propriétés non-relationnelles et les relations à autre chose ainsi qu’aux autres constituants fondamentaux des choses décrites de même façon enveloppe une description complète de cette chose ; autrement dit, un compte rendu de toutes les propriétés d’une chose suit de la description de ses parties constitutives.
  4. L’anti-mentalisme constitutif : Les parties constitutives d’une chose n’ont pas de propriétés mentales en tant que telles.

Kirk Ludwig remarque que la conjonction des énoncés 2, 3 et 4 implique la négation de l’énoncé 1. La physique ne se fondant pas sur des propriétés mentales dans son explication du monde (énoncé 4), si la description complète d’une chose ou d’un phénomène est fondée sur celle de ses éléments fondamentaux et de leurs relations (énoncé 3) et si aucune proposition non-mentale n’implique une proposition mentale, alors on peut en déduire qu’il n’existe aucune chose qui ait des propriétés mentales, conclusion qui est la négation de l’énoncé 1.

Cependant il est troublant que chacun des quatre énoncés qui précèdent puisse apparaître vrai. L’énoncé 1 semble être une évidence indubitable, comme l’a noté Descartes dans la Méditation Seconde [4] :

Mais qu’est ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas,qui imagine aussi, et qui sent. Certes ce n’est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature.

Il est bien connu que, pour Descartes, la première preuve de l’existence d’une vérité qui résiste au doute sceptique s’énonce ainsi :
« je peux douter de tout sauf du fait que je pense au moment même où je doute, il est donc indubitable qu’au moment même où je doute j’existe en tant que chose qui pense. Il est donc indubitable qu’il existe au moins une chose qui a des propriétés mentales : moi-même à chaque fois que je doute, que je conçois, que j’affirme, que je nie, que je veux, que j’imagine ou que je sens. »

Descartes au § 53 de la première partie des Principes de la Philosophie [5] développe une réflexion qui sera radicalisée par Spinoza. Il est nécessaire de citer ici intégralement cet article :


53. Que chaque substance a un attribut principal, et que celui de l’âme est la pensée, comme l’extension est celui du corps.

Mais encore que chaque attribut soit suffisant pour faire connaître la substance, il y en a toutefois un en chacune qui constitue sa nature et son essence, et de qui tous les autres dépendent. À savoir, l’étendue en longueur, largeur et profondeur, constitue la nature de la substance corporelle ; et la pensée constitue la nature de la substance qui pense. Car tout ce que d’ailleurs on peut attribuer au corps présuppose de l’étendue, et n’est qu’une dépendance de ce qui est étendu ; de même, toutes les propriétés que nous trouvons en la chose qui pense ne sont que des façons différentes de penser. Ainsi nous ne saurions concevoir, par exemple, de figure, si ce n’est en une chose étendue, ni de mouvement qu’en un espace qui est étendu ; ainsi l’imagination, le sentiment et la volonté dépendent tellement d’une chose qui pense que nous ne les pouvons concevoir sans elle. Mais, au contraire, nous pouvons concevoir l’étendue sans figure ou sans mouvement ; et la chose qui pense sans imagination ou sans sentiment, et ainsi du reste.

Spinoza radicalise cette distinction dès le début de l’Éthique [6] dans la Définition II de la première Partie :

II. Une chose est dite finie en son genre quand elle peut être bornée par une autre chose de même nature. Par exemple, un corps est dit chose finie, parce que nous concevons toujours un corps plus grand ; de même, une pensée est bornée par une autre pensée ; mais le corps n’est pas borné par la pensée, ni la pensée par le corps.

puis dans l’Axiome V de cette même partie :

V. Les choses qui n’ont entre elles rien de commun ne peuvent se concevoir l’une par l’autre, ou en d’autres termes, le concept de l’une n’enveloppe pas le concept de l’autre.

et enfin dans la proposition III qui suit ces Définitions et Axiomes :

Si deux choses n’ont rien de commun, l’une d’elles ne peut être cause de l’autre.
Démonstration  : Et en effet, n’ayant rien de commun, elles ne peuvent être conçues l’une par l’autre (en vertu de l’Axiome 5), et par conséquent, l’une ne peut être cause de l’autre (en vertu de l’Axiome 4) [7]. C. Q. F. D.

Dans l’ensemble des quatre énoncés dont la conjonction pose problème, l’énoncé 2 exprime cette même idée. Remarquons qu’il est possible de substituer physical à mental sans rien changer à cette idée d’indépendance entre propriétés mentales et propriétés physiques.

Remarquons que Descartes et Spinoza adoptent l’un comme l’autre la thèse de la réalité des propriétés mentales et celle de l’irréductibilité de la Pensée à l’Étendue. On commettrait cependant un grave contresens en affirmant que leurs représentation des rapports entre le corps et l’esprit sont les mêmes. Ils s’opposent profondément sur les trois points suivants :

  1. Il s’opposent sur la question de la méthode qui fonde la réflexion philosophique : quand Descartes part du "Je doute" des Méditations, Spinoza part dans l’Éthique d’une série de définitions qui construisent le concept de Dieu. Descartes part d’une méthode qui doit fonder la certitude des vérités scientifiques, Spinoza part dogmatiquement de définitions et d’axiomes qui décrivent la réalité des rapports entre Pensée et Étendue.
  2. Ils sont en désaccord sur l’ontologie qui permet de penser les rapports du corps et de l’esprit. Descartes est dualiste, puisqu’il soutient que le corps et l’âme sont deux substances distinctes et il modère son dualisme par la reconnaissance d’un composé substantiel, c’est-à-dire d’une union de mon corps et de mon âme. Spinoza est moniste puisqu’il affirme qu’il n’existe qu’une et une seule substance (Dieu) que nous pouvons concevoir à partir de l’attribut Pensée ou bien à partir de l’attribut Étendue.
  3. Enfin leurs représentations de la morale que leurs philosophies respectives fondent sont irréconciliables.

à suivre...

Voir en ligne : L’âme, l’esprit et la matière : Esprit es-tu là ? - Un cours de Roger Pouivet.

[1 Stich Stephen P., Warfield Ted A., Adams Fred, Aizawa Kenneth et Bickle John (2003) The Blackwell Guide to Philosophy of Mind, 1 edition, Malden, MA : Wiley-Blackwell, 432 p. ISBN : 9780631217756.

[2 Vuillemin JulesNécessité ou contingence : l'aporie de Diodore et les systèmes philosophiques, Paris : Ed. de Minuit, 447 p p. (Le Sens commun, ISSN 0768-049X ; 1997). ISBN : 2-7073-0685-1.

[3Toute propositione vraie concernant le passé est nécessaire. L’impossible ne suit pas logiquement du possible. Est possible ce qui n’est pas actuellement vrai et ne le sera pas. Jules Vuillemin ajoute cette quatrième proposition : Ce qui est est nécessairement pendant qu’il est.

[4

[5 Descartes René et Durandin Guy (2000) Les principes de la philosophie, Vrin. ISBN : 2-7116-0187-0.

[6 Spinoza Baruch de (1994) L'éthique, Gallimard. ISBN : 2-07-032829-5.

[7Axiome IV : La connaissance de l’effet dépend de la connaissance de la cause, et elle l’enveloppe.

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